Algérie : le dernier combat de Bouteflika

Le 15 avril, le chef de l’État a pris date devant la nation : il conduira lui-même le processus de réformes politiques garantissant une authentique ouverture démocratique.

Des Algériens suivent le discours du président en direct. © Reuters

Des Algériens suivent le discours du président en direct. © Reuters

Publié le 10 mai 2011 Lecture : 7 minutes.

Il aura retardé l’échéance le plus longtemps possible. Cela faisait deux ans que le président Abdelaziz Bouteflika s’était muré dans le silence, réduisant ses apparitions publiques aux seules audiences accordées à certains visiteurs prestigieux, s’abstenant de commenter les événements les plus tragiques et de s’adonner à son exercice favori, les bains de foule dans l’Algérie profonde. Le 15 avril, il s’est enfin exprimé. Ceux qui s’impatientaient face à son long mutisme ont compris, dès les premières images, les motivations de cette longue « absence ». Le poids de ses 74 ans et la multiplication d’épreuves personnelles – séquelles d’un ulcère hémorragique qui, le 26 novembre 2005, avait failli l’emporter, disparition d’une mère protectrice en juillet 2009, suivie, une année plus tard, de celle de son frère, Mustapha, médecin personnel et précieux compagnon – ont eu raison de son énergie.

Si le verbe est sûr, la tonalité est incertaine, le geste hésitant et la voix caverneuse. Au grand dam de ses détracteurs et adversaires politiques, convaincus qu’il ne briserait le silence que pour énoncer son testament, Abdelaziz Bouteflika a décrit par le menu détail ce qui devrait être son dernier combat politique : l’ouverture démocratique. Si changement il y a, changement que réclament ses opposants et qu’imposent la vague révolutionnaire dans la région, un front social en ébullition et les turbulences dans les campus, il ne se fera pas sans lui, encore moins contre lui. Malade ou non, Bouteflika n’est sans doute plus le même homme, mais il garde la main.

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Après avoir rappelé que son premier mandat a été consacré à la restauration de la paix après une décennie de guerre civile, que le second a été marqué par un effort de développement sans précédent pour « rattraper les retards accumulés », le président algérien a énoncé sa feuille de route pour l’année à venir : parachever cette démarche par un programme de réformes politiques visant à approfondir le processus démocratique. « M’appuyant sur la Constitution, j’userai du droit qu’elle me confère pour demander au Parlement de réviser l’ensemble de l’arsenal législatif sur lequel reposent les règles de l’exercice démocratique et le libre choix des citoyens. »

Douze mois

De toutes les mesures annoncées, celle de la révision de la Constitution était la plus attendue. Précédent tunisien oblige (scrutin prévu le 24 juillet), deux partis de l’opposition, le Front des forces socialistes (FFS, de Hocine Aït Ahmed) et le Parti des travailleurs (PT, de Louisa Hanoune), revendiquent une refonte du système et du mode de gouvernance à travers une Assemblée constituante élue. Bouteflika a tranché : la révision de la Constitution « passera par la création d’une commission constitutionnelle, à laquelle participeront les courants politiques agissants et des experts en droit constitutionnel. Elle me fera des propositions dont je m’assurerai de la conformité avec les valeurs fondamentales de notre société, avant de les soumettre à l’approbation du Parlement ou à vos suffrages par la voie référendaire ».

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Ceux qui réclament la Seconde République en sont pour leurs frais. Bouteflika envisage une révision de la Constitution et non la rédaction d’un nouveau texte fondamental. Cette décision comble Ahmed Ouyahia, Premier ministre et secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), qui avait estimé que la mise en place d’une Constituante revenait à remettre en question tout ce qui a été entrepris depuis l’indépendance. « À une année du cinquantenaire, cela aurait été du plus mauvais effet », ironise un ancien ministre. L’idée d’une sorte de pacte républicain ou de charte nationale est également ignorée par le chef de l’État. En revanche, il appelle la classe politique, du moins celle qui compte (sur une trentaine de partis, moins de dix disposent d’élus nationaux ou locaux), à contribuer au « renforcement de la démocratie représentative » et aux amendements que devra subir la Constitution. S’agissant de l’échéancier du processus de réformes politiques qu’il entend mettre en œuvre, le président n’a divulgué aucun calendrier précis. Ce qui a fait sortir de ses gonds Bouguerra Soltani, patron du Mouvement de la société pour la paix (MSP, ex-Hamas), branche algérienne des Frères musulmans, pourtant membres de l’Alliance présidentielle, aux côtés du RND et du Front de libération nationale (FLN, d’Abdelaziz Belkhadem). Soltani qualifie le propos du chef de l’État de « trop vague et en décalage avec l’urgence de la situation politique ». La secrétaire générale du PT, Louisa Hanoune, est plus explicite quant au calendrier. « L’Algérie vit sur un véritable volcan », prédit la trotskiste, qui redoute que la brusque montée de la tension sociale se transforme en chaos institutionnalisé. « On ne peut pas aller plus vite que la musique, assure-t-on à El-Mouradia, siège du palais présidentiel, sur les hauteurs d’Alger. Douze mois pour réviser de fond en comble l’arsenal législatif réglementant la pratique démocratique – code électoral, nouvelle loi sur les partis, plus grande participation du citoyen dans la gestion des affaires locales par le renforcement des prérogatives des assemblées locales élues, code de l’information consacrant la dépénalisation du délit de presse, réhabilitation de la place du mouvement associatif dans la société – est un délai raisonnable. » Bouteflika évoque l’échéance de la fin de l’actuelle législature, soit mai 2012, pour achever son processus de réformes.

Quel type de régime ?

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La commission constitutionnelle, dont la composition devrait être révélée au cours de la première semaine de mai, devra trancher deux questions fondamentales. La première concerne la nature du régime : présidentiel, semi-présidentiel ou parlementaire. La seconde est relative au statut et à la place de l’armée au sein des institutions. Bouguerra Soltani estime que « la révision de la Constitution serait un non-événement si elle ne consacre pas le régime parlementaire, seul garant de la souveraineté du peuple à travers le suffrage universel ». Un virage à 180 degrés quand on sait que les Frères musulmans ont soutenu sans états d’âme, en novembre 2008, la dernière révision de la Constitution, laquelle avait fait sauter le verrou de la limitation des mandats (aujourd’hui réclamé par Soltani), permettant ainsi à Bouteflika d’en briguer un troisième, et réduit les prérogatives du Parlement au profit du président. Pour le FLN et Abdelaziz Belkhadem, « le pays n’est pas encore prêt pour le régime parlementaire », arguant des menaces que ferait planer une cohabitation entre un président et une majorité politique qui ne serait pas la sienne. Quant au statut et à la place de l’armée, il y a fort à parier que la question sera vite évacuée puisqu’ils sont définis dans le préambule de la Loi fondamentale, lequel ne devrait pas subir d’amendement, les efforts de « renouveau » visant surtout les dispositions relatives à la pratique démocratique.

Si Abdelaziz Bouteflika n’est plus le tribun qu’il était, sa détermination est intacte et ses piques toujours aussi acérées. Répondant à ceux qui tentent de mobiliser la rue pour obtenir le changement, en référence à la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), une coalition de partis et d’organisations de la société civile qui a érigé le samedi (dernier jour de la semaine en Algérie) en journée de marche de protestation sous le slogan « Système dégage ! », le président invoque la parole divine. Citant un verset du Coran, « al-fitna achaddou min al-qatl » (« la discorde est plus grave que le meurtre »), le chef de l’État leur assène ce sermon : « Nul n’a le droit de réinstaller, d’une façon ou d’une autre, la peur dans les familles, inquiètes pour la sécurité de leurs enfants ou de leurs biens, ou, plus grave encore, l’inquiétude de toute la nation sur l’avenir de l’Algérie, son unité, son indépendance et sa souveraineté nationale. »

Participation citoyenne

Après deux ans de silence et de solitude, Bouteflika est toujours cette « figure paternelle » qu’il n’a jamais cessé d’être. « Parce que l’État, dit-il, est responsable de la politique de développement, de l’ordre et de la sécurité publics dans le pays, je continuerai à veiller pleinement à la réalisation de nos objectifs, en comptant sur la participation des citoyens et en m’appuyant sur les institutions de l’État, conformément aux lois de la République. » Après cinquante-cinq ans de vie militante (il s’est engagé au sein du FLN en 1956), Bouteflika s’apprête à livrer son ultime combat politique : celui du renouveau de l’État. À l’un de ses visiteurs, il a assuré avoir « plus de convictions que de forces ». Le 15 avril, au-delà des images montrant un vieil homme rongé par la maladie, usé par le temps et les épreuves, Bouteflika a pris date devant la nation : c’est lui qui mènera le processus de réformes politiques. Après mai 2012 ? On verra bien. La presse indépendante (premier parti d’opposition, dixit un conseiller du président) n’a pas tardé à user de l’argument de l’état de santé du président de la République. « Les Algériens doivent savoir », titre le quotidien francophone El-Watan, instillant le doute sur les capacités du locataire d’El-Mouradia à gouverner le pays. Ali Yahia Abdennour, 90 ans, leader de la CNCD, s’engouffre dans la brèche et en appelle… à l’armée pour mettre en œuvre l’article 88 de la Constitution prévoyant la destitution du chef de l’État pour raisons médicales.

La présidence à vie étant passée de mode après les événements de Tunisie et d’Égypte, un nouveau mandat de Bouteflika n’est plus d’actualité. Désormais, la question est de savoir s’il aura la force et l’énergie d’achever celui en cours, qui expire en avril 2014. Soit trois ans pour parachever son œuvre de reconstruction du pays et sceller le processus de réformes politiques. Qu’on se le dise, en Algérie, l’après-Bouteflika a déjà commencé.

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