Centrafrique : que reste-t-il de la « Bozizie » ?

Un an après le coup d’État qui l’a renversé, l’ancien président François Bozizé, réfugié en Ouganda, s’active à regrouper ses partisans.

François Bozizé, au palais de la Renaissance le 13 mars 2013, dix jours avant la prise de Bangui. © Vincent Fournier/J.A.

François Bozizé, au palais de la Renaissance le 13 mars 2013, dix jours avant la prise de Bangui. © Vincent Fournier/J.A.

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Publié le 1 avril 2014 Lecture : 6 minutes.

Samedi 15 mars, jour du onzième anniversaire de la prise de pouvoir de François Bozizé, en 2003, Bangui s’est réveillé dans la peur. Depuis une semaine, la rumeur d’un coup de force des partisans de l’ancien président centrafricain s’amplifiait… Évidemment, il n’en a rien été. Bozizé, 68 ans, n’a probablement plus les moyens de revenir aux affaires. Même s’il a "conservé une certaine capacité de nuisance et bénéficie de quelques soutiens au sein des nouvelles autorités, notamment au ministère de la Défense", selon un diplomate africain en poste à Bangui. "Il n’a jamais digéré d’avoir été écarté du pouvoir. C’est un homme blessé", renchérit un ancien ministre proche de la famille.

Depuis son départ précipité de la capitale centrafricaine, l’ancien président multiplie les déplacements. Réfugié aux premières heures de sa chute à Yaoundé, au Cameroun, il séjourne ensuite à Nairobi, Kampala, Addis-Abeba et Djouba, avant de s’installer à Paris fin juillet 2013. Sa présence et son activisme ayant été jugés gênants par les Français – qui le lui ont discrètement fait savoir avant d’annuler son visa en cours de validité -, Bozizé quitte finalement Paris pour Nairobi. Bénéficiant du soutien des autorités ougandaises – Bozizé et Yoweri Museveni se connaissent depuis le début des années 1970 – et de hauts gradés, il est actuellement installé à Kampala avec son fils Franklin, mais sans son fidèle aide de camp, le capitaine Vincent Ouapounaba, rentré très récemment en France.

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>> Voir aussi : de Bangui à Kampala, la carte interractive du périple de François Bozizé

Jean-Francis Bozizé derrière l’assaut lancé le 5 décembre contre des positions de la Séléka

Depuis Kampala, il coordonne ce qui reste de son clan, des membres de sa famille et une poignée de fidèles. Jean-Francis, son fils aîné âgé de 44 ans, est son principal relais. "Il gère les fonds de la famille", résume un proche. Longtemps installé avec sa femme à Kinshasa, Bozizé junior (qui a la nationalité française) vit aujourd’hui à Paris, même s’il lui arrive de se rendre dans la capitale congolaise. Limogé en janvier 2013 de son poste de ministre de la Défense, "il a beaucoup de choses à se faire pardonner par son père, pour qui il est l’un des responsables de la défaite militaire", assure notre ancien ministre pour expliquer cet activisme. "C’est lui l’héritier", estime pour sa part un diplomate français.

Ancien sous-officier parachutiste dans l’armée française et ministre délégué à la Défense (2008-2013), Jean-Francis Bozizé, qui a gardé contact avec des éléments de l’ex-garde présidentielle, est accusé par la France d’être derrière l’assaut lancé le 5 décembre contre des positions de la Séléka à Bangui. Contacté par Jeune Afrique, l’intéressé a refusé de réagir sur ce point tout en demandant "à ceux qui l’accusent de produire des preuves".

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Lâché par nombre de ses fidèles en mars 2013, le général Bozizé peut encore compter sur quelques nostalgiques du régime. Beaucoup se trouvent en France. Marie-Madeleine Bafatoro, sa seconde épouse, habite à Tours. Annette Ngaïbona, sa nièce, réside en région parisienne, comme son demi-frère Jean-Roger Ouefio, l’ancien Premier ministre Faustin Archange Touadéra, ou l’ex-ambassadeur au Cameroun Louis Oguere Ngaikoumon. Enfin, l’ancien ministre des Finances Albert Besse habite à Lyon, où il aurait ouvert un commerce.

Tout ce beau monde se réunit occasionnellement à Paris, à Chartres (ville de Joséphine Kéléfio, la soeur cadette de Bozizé) ou à Lyon, parfois en compagnie de Bertin Beya (le secrétaire général par intérim du Kwa na kwa, ou KNK, l’ex-parti présidentiel), qui fait la navette entre Bangui et la France pour discuter de l’avenir politique de leur courant.

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Des menaces de sanctions contre Bozizé père et fils

L’ancien président n’a pas totalement coupé les ponts avec certains réseaux et hommes d’affaires, libanais et sud-africains notamment, qui, s’étant trop appuyés sur son régime, ont tout perdu à sa chute et sont prêts à parier sur un hypothétique retournement de situation. Bozizé téléphone ainsi régulièrement au Rwandais Fabien Singaye, diplomate sous le régime d’Habyarimana et interprète du juge français Jean-Louis Bruguière dans l’enquête sur l’attentat de Kigali qui coûta la vie au président rwandais, en 1994. Conseiller spécial de Bozizé, il fut l’un des nombreux "facilitateurs" qui négocièrent la signature en 2007 du contrat sur la mine d’uranium de Bakouma avec Areva.

Au sein de ce clan reconstitué, les menaces de sanctions contre le père et son fils Jean-Francis, mais surtout l’épée de Damoclès de la Cour pénale internationale (CPI), font réfléchir. Certains se sont récemment éloignés, comme Célestin Gaombalet. L’ancien Premier ministre (2003-2005) et ex-président de l’Assemblée nationale (2005-2013), installé à Bangui, ne donne plus signe de vie depuis quelques semaines.

D’autres n’ont pas attendu si longtemps. En désaccord avec la stratégie du clan Bozizé et déçu par les deux dernières années du régime, le général Parfait-Anicet Mbay a très rapidement pris ses distances. En mission officielle en Inde peu avant le coup d’État, c’est depuis Paris, où il était en transit et où il vit aujourd’hui, qu’il a assisté à la chute du régime. À 50 ans, et après avoir beaucoup perdu dans l’affaire, Mbay, qui fait partie des militaires qui ont aidé Bozizé à prendre le pouvoir en 2003, s’accorde un délai de réflexion avant de décider de la suite à donner à sa carrière.

Le cas du colonel Sylvain Ndoutingaï, bientôt 42 ans, est plus complexe. Soupçonné d’avoir ourdi un complot pour s’emparer du pouvoir, celui qui fut pendant longtemps le numéro deux du régime a été limogé de son poste de ministre des Finances en juin 2012. Aujourd’hui en région parisienne, le neveu de l’ancien président multiplie les rencontres, cherchant des appuis politiques et financiers. Selon plusieurs sources, il se serait même récemment rapproché de Jean-Francis. Mais Ndoutingaï dément. "L’ancien président est le seul membre de la famille avec qui j’ai eu un contact. C’était il y a plus d’un an", insiste-t-il. Signe, s’il en fallait, qu’il ne fait plus bon voir son nom associé à celui des Bozizé.


Jean-Francis, le fils aîné de l’ancien président. ©  Vincent Fournier/J.A.

La course au trésor

L’ancien président François Bozizé et son fils Jean-Francis, ex-ministre de la Défense, ont-ils amassé une fortune qui sert aujourd’hui à soutenir financièrement et militairement les milices anti-balaka ? Les intéressés le démentent avec vigueur, mais à Paris comme à Bangui, beaucoup s’en disent persuadés. Une chasse à ce présumé trésor caché a été confiée à des enquêteurs privés. Enjeu : découvrir les avoirs de la famille Bozizé, puis en obtenir le gel et le rapatriement à Bangui.

Tout commence en septembre dernier lorsque, deux mois après avoir gelé leurs comptes centrafricains, Michel Djotodia, alors président de transition, confie à des enquêteurs la traque des "biens mal acquis" (BMA) des Bozizé et de leurs proches. Nicolas Tiangaye, le Premier ministre de transition, mandate de son côté un cabinet d’intelligence économique international. Les deux équipes de détectives sont chargées de retrouver des sommes qu’ils soupçonnent dissimulées dans des paradis fiscaux en Suisse, au Luxembourg, dans les îles Caïmans, à Jersey, dans une banque lituanienne et en Afrique du Sud. Montant estimé : 152 millions d’euros – un chiffre qui demeure évidemment à prouver. Les enquêteurs sont aussi à la recherche de biens immobiliers supposés en région parisienne, à Tours, à Bordeaux ou encore à Cotonou. Les premières investigations auraient notamment mis en évidence des mouvements de fonds suspects sur le compte suisse d’Annette Ngaïbona, 43 ans, nièce de François Bozizé. La France, qui soutient les autorités centrafricaines dans leur quête, a récemment décidé de remettre au Conseil de sécurité de l’ONU une liste non exhaustive de huit personnalités (dont François et Jean-Francis Bozizé) afin d’accélérer le gel de leurs avoirs identifiés. Joan Tilouine

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