Pourquoi Kaïs Saïed n’a finalement pas fait le voyage au G7
Attendu au dernier sommet du G7 organisé par la dirigeante italienne Giorgia Meloni, avec qui ses relations sont excellentes, le président tunisien a préféré y dépêcher son chef du gouvernement. Un signe supplémentaire de la défiance de Tunis à l’égard des pays occidentaux.
Giorgia Meloni en personne avait mis à profit sa visite éclair en Tunisie, le 17 avril dernier, pour remettre en mains propres au président tunisien une invitation au G7 organisé du 13 au 15 juin à Borgo Egnazia, dans la région des Pouilles, au sud de l’Italie. Une attention qui aurait logiquement dû assurer la présence de Kaïs Saïed. Pourtant, cela n’a pas suffi, à la grande surprise, dit-on dans les cercles diplomatiques, d’Alessandro Prunas, ambassadeur d’Italie en poste à Tunis depuis février 2024. En effet, au tout dernier moment, le président s’est désisté et a envoyé à sa place son chef de gouvernement, Ahmed Hachani.
G7 élargi
Pourtant, « à 2 000 euros la nuit », – tarif de l’hébergement pratiqué à Borgo Egnazia et relevé par un quotidien italien – , tout avait été prévu pour que le chef de l’État, comme ses pairs, soit reçu dans les meilleures conditions et profite de l’occasion pour participer à des rencontres de haut niveau avec ses homologues africains présents, parmi lesquels le président mauritanien Mohamed Ould Ghazouani – qui assure également la présidence de l’Union Africaine (UA) – , le roi Abdallah II de Jordanie et le chef de l’État algérien Abelmadjid Tebboune.
Étaient aussi prévus des entretiens avec le président des Émirats arabes unis, Mohamed Ben Zayed, et le Français Emmanuel Macron, ainsi qu’avec la présidente de la Commission Européenne, Ursula Von Der Leyen et, bien sûr, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni. C’est cette dernière qui, voulant imposer sa marque à ce G7, avait élargi le cercle des convives pour renforcer le dialogue avec les nations du Sud, partant du principe que « le Groupe des 7 n’est pas une forteresse fermée sur elle-même mais une offre de valeurs qui s’ouvre sur le monde entier. »
En l’absence de Kaïs Saïed, ce sont donc Hachani, qui conduit le gouvernement tunisien depuis l’été 2023, et son ministre des Affaires étrangères Nabil Ammar qui ont rencontré leurs interlocuteurs étrangers. Au programme : de rapides apartés avec Emmanuel Macron, le pape François, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, le roi de Jordanie et la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Kristalina Georgieva.
L’essentiel de la participation tunisienne se résume à l’intervention du Premier ministre lors de sessions dédiées à l’Afrique et au Moyen-Orient, ainsi qu’à l’intelligence artificielle. Il a estimé que les conditions actuelles – politiques, économiques et sécuritaires – invitaient à plus de coopération pour valoriser le potentiel sous-exploité de la région. Tout en réitérant un soutien au droit du peuple palestinien d’établir un État indépendant avec Jérusalem pour capitale et en dénonçant le silence face au génocide, Hachani a exprimé son espoir de voir des défis communs relevés, notamment en matière de transition énergétique, climatique et sécuritaire. Il a également invité l’assistance à « dépasser les logiques de rentabilité à court terme et à adopter un nouveau système financier plus équitable et responsable. »
Des éléments de langage qui ne passent pas
Si elle n’a guère retenu l’attention des médias, cette intervention a de nouveau illustré combien la Tunisie prend ses distances avec l’Occident. Tout comme le discours prononcé par le président Kaïs Saïed, à Rome, lors du Sommet sur la migration, en juillet 2023, puis de nouveau en janvier 2024, toujours à Rome, à l’occasion du lancement du Plan Mattei par Giorgia Meloni. Car si la dirigeante italienne entendait vanter les louanges du partenariat stratégique et global entre l’Union européenne (UE) et la Tunisie qu’elle s’attache à mettre en place, essentiellement pour tenter de contrôler les flux migratoires et qui a déjà donné lieu à des accords avec la Tunisie, l’Égypte et la Mauritanie, le président tunisien ne semble pas vouloir se laisser entraîner sur ce terrain, pas plus qu’il ne paraît dupe des éléments de langage utilisés par Giorgia Meloni et ses voisins.
Depuis des mois, face à des pays occidentaux qui lui reprochent son tour de vis autocratique et les multiples atteintes aux libertés infligées aux Tunisiens, le locataire de Carthage contre-attaque en dénonçant régulièrement les puissances étrangères qui tentent de déstabiliser la Tunisie en s’ingérant dans les affaires du pays au nom de principes démocratiques qui ont montré leurs limites, selon lui. Les ambassadeurs des États-Unis, de France et de l’UE ont été d’ailleurs convoqués à ce propos, fin mai, par le ministère des Affaires étrangères.
Les bonnes grâces de Pékin et de Téhéran
Le message est clair : pour Kaïs Saïed, pas question de se laisser faire la morale. Il éprouve d’autant moins de difficulté à s’émanciper des diktats d’un Occident jugé donneur de leçons qu’il se tourne vers d’autres partenaires. Lui qui ambitionnait de voir la Tunisie rejoindre les Brics et que sa voix compte au sein du Sud global a été très favorablement impressionné par l’accueil qui lui a été réservé en Chine, lors de sa visite officielle début juin.
Il a été encore plus conforté par l’attention et l’écoute qui lui ont été prodiguées à Téhéran, où il s’est rendu fin mai pour présenter les condoléances de Tunis après le décès du président iranien Ebrahim Raïssi. Une visite qui a déjà porté ses fruits puisque depuis, les ressortissants iraniens n’ont plus l’obligation de présenter un visa pour entrer en Tunisie. Si bien que certains observateurs estiment que Téhéran pourrait se substituer à l’Égypte, très présente lors de l’offensive sur le pouvoir lancée par Kaïs Saïed le 25 juillet 2021, dans le rôle de solide soutien et de fidèle ami.
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