Les micro-emplois en ligne à l’assaut de l’Afrique

Le « jobbing » — du nom de ces tâches confiées à des internautes et payées à l’acte — est né aux États-Unis voilà une dizaine d’années. Isahit, une start-up française, tente depuis six mois de répliquer le modèle en Afrique francophone.

Le site Isahit paye 20 dollars par jour, pour sept heures de travail, bien au-dessus des 2 dollars journaliers des deux milliards de personnes les plus pauvres dans le monde (Image d’illustration). © Vincent FOURNIER/Jeune Afrique

Le site Isahit paye 20 dollars par jour, pour sept heures de travail, bien au-dessus des 2 dollars journaliers des deux milliards de personnes les plus pauvres dans le monde (Image d’illustration). © Vincent FOURNIER/Jeune Afrique

Publié le 12 janvier 2017 Lecture : 3 minutes.

Des femmes au foyer ou de jeunes étudiantes boursières chargées, par ordinateurs interposés, de traitement de texte, de modération ou de classement de factures pour le compte d’entreprises qui souhaitent externaliser ces tâches : c’est le principe du « jobbing », né en 2008 dans la tête d’une Américaine, Leah Busque, qui cherchait quelqu’un pour acheter les croquettes de son chien.

Elle crée alors Runmyerrand (« Fais mes courses » en anglais), rebaptisé depuis TaskRabbit, ainsi que le racontait en 2014 le quotidien français Les Échos. En dix ans les modèles analogues ont essaimé : YoupiJob, Frizbiz, Jemepropose, iFastask, MonAbeille…

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Et depuis six mois, Isahit tente de répliquer ce modèle sur le continent, en commençant par l’Afrique francophone. Ils sont deux à l’initiative de cette entreprise qui ambitionne de recruter environ 10 000 « workers » au Sénégal (Dakar), en Côte Ivoire (Abidjan), au Burkina (Ouaga), au Congo-Brazzaville (Pointe Noire) et au Cameroun (Yaoundé), via des incubateurs ou des fablabs ces laboratoires de fabrication numérique.

Il s’agit d’Isabelle Mashola, ancienne directrice informatique chez Cisco, le spécialiste américain des serveurs informatiques, et Dell, le constructeur de PC mondialement connu, et de son associé Philippe Coup-Jambet, spécialiste de la fintech (innovation dans les services financiers) et associé à la création de plusieurs start-up digitales.

Plusieurs centaines de recrutements

Pour l’heure, une vingtaine de femmes contribuent à réaliser des micro-tâches telles que modérer des contenus ou des commentaires sur des sites Internet ou faire le taggage d’images dans des banques de données. Par exemple, au Cameroun, des femmes qui vont travailler sur les marchés le matin vont ensuite, l’après-midi, faire les micro-tâches proposées sur Isahit. Au Sénégal, ce sont des étudiantes qui n’auraient pas eu les moyens de payer leurs études autrement. Au Togo, des artisans, et au Burkina, une étudiante qui était dans l’impossibilité d’assurer sa troisième année d’études de comptable. Plusieurs centaines d’autres doivent être recrutées dans les mois qui viennent.

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« Isahit » — jeu de mot de l’anglais « Is a hit » et « human intelligence task » — veut couvrir tout ce que la machine ne peut pas faire. Le terme est aussi utilisé par Amazon Mechanical Turk dont le principe est assez similaire. Sauf que les niveaux de rémunération des 500 000 « Turkers » d’Amazon sur sa plateforme sont vivement critiquées — la moitié perçoivent moins de 7,25 dollars, le salaire minimum horaire aux États-Unis selon le site TechRépublic.

Amazon, c’est « de l’esclavage », tance Isabelle Mashola. A contrario, Isahit se veut un « entrepreneur social » et paye volontairement au-dessus des prix du marché. Isahit cible les personnes défavorisées et souhaite contribuer à la réduction de la pauvreté. Le site paye donc 20 dollars par jour, pour sept heures de travail, bien au-dessus des 2 dollars journaliers des deux milliards de personnes les plus pauvres dans le monde.

Notre modèle consiste à redonner de la dignité à ces personnes défavorisées

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« Nous avons un contact direct et privilégié avec les ‘hiteuses’. Nous les accompagnons en leur prêtant une tablette si besoin, en leur offrant un lieu pour se connecter à internet, en les aidant à trouver le bon statut d’indépendant, en les accompagnant dans leur bancarisation et bientôt nous mettrons en place des formations digitales pour les faire monter en compétence », explique encore Isabelle Mashola.

Des groupes du CAC40 intéressés

Cette dernière évacue le procès en dumping ou en précarisation qui peut régulièrement être fait aux plateformes de « jobbing » : « à tâche équivalente, nous payons beaucoup plus nos ‘hiteuses’ que la concurrence traditionnelle. Notre modèle consiste à redonner de la dignité à ces personnes défavorisées à travers le travail et à les connecter dans le monde numérique de demain ».

Côté donneurs d’ordres, les services d’Isahit sont proposés exclusivement à des petites sociétés françaises, comme Small Business Act, un service d’expertise comptable en ligne et à moindre coût, ou encore la banque de photos africaines Yeelenpix. Cinq sociétés sont clientes et cumulent un carnet de commandes de plus d’un million de tâches. Il est prévu que des groupes du CAC40 aient également recours aux services d’Isahit en 2017.

Pour l’heure hébergée par l’incubateur parisien Make Sense, la société développe également un partenariat avec les Nations unies pour le recrutement de ‘hiteuses’ dans les camps de réfugiés, notamment africains.

Et cherche à lever des fonds pour poursuivre son développement. D’autant plus que la concurrence est là : ainsi WeChat, l’application sociale née du partenariat entre le géant chinois Tencent et le groupe de médias sud-africain Naspers, qui compte plusieurs millions d’usagers dans la Nation arc-en-ciel, a investi 3,5 millions de dollars dans Money for Jam (M4JAM), un autre de ces services de « jobbing » déjà bien connu en Afrique du Sud.

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