Pourquoi tant de cadres ouest-africains au Cameroun ?

Un nombre croissant de dirigeants d’entreprise viennent d’Afrique de l’Ouest. Le phénomène bouscule les managers locaux, inquiets de leurs perspectives d’emploi. Certains s’interrogent sur la qualité des diplômes délivrés dans leur pays.

Publié le 25 août 2008 Lecture : 5 minutes.

Les Camerounais découvrent peu à peu que leur économie est attractive. Mais depuis cinq ans que s’intensifie l’arrivée massive de « profils à haut potentiel » dans les directions générales des multinationales, des voix s’élèvent. « Il y en a assez de ces personnes venues de l’étranger et qui perçoivent de super salaires alors que leur valeur ajoutée n’est pas toujours évidente », grogne un cadre de la direction marketing de Guinness. Mais, au Cameroun, ces expatriés ne sont ni des Européens ni des Américains motivés par de grosses primes d’expatriation.

Dans les filiales de multinationales

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Serait-ce une spécialité camerou­naise, cette « invasion » qui prend sa source en Afrique de l’Ouest ? Une curiosité, mais aussi une surprise pour les intéressés. « Quand je suis arrivé ici, je ne m’attendais pas à trouver tant d’Ivoiriens », reconnaît Dialo Siaka, directeur général de l’agence de conseil en communication Océan, basée à Douala, la capitale économique camerounaise. Arrivé sur les rives du Wouri en 2002 comme directeur commercial, il est devenu le patron trois ans plus tard. Et peut rencontrer de nombreux compatriotes. C’est le cas de Valérie Tiako, directeur du marketing chez Orange Cameroun ; Désiré Gabala, directeur général de Nestlé Afrique centrale ; Serge Krou, directeur général d’Unilever Cameroun ; Douty Fadiga, auditeur associé chez PricewaterhouseCoopers ; ou encore Stephane Khon, directeur général de Danone. À cette diaspora ivoirienne s’ajoutent d’autres nationalités. Exemple avec Jean-Luc Konan, du Nigeria, directeur du développement pour l’Afrique centrale chez Union Bank of Africa (UBA).
Les caractéristiques de l’économie nationale expliquent ce phénomène. Avec la Côte d’Ivoire, le Cameroun est l’un des rares pays africains à disposer d’un tissu productif relativement dense qui fournit bon nombre de biens de consommation (alimentation générale, sucre, farine, huile, savon, pilesÂÂ). Certes l’industrie – affectée notamment par les importations illicites venant du Nigeria et la concurrence chinoise – est en difficulté, mais elle résiste tant bien que mal. Le secteur secondaire représente plus de 30 % du produit intérieur brut (PIB).
À l’échelle de la région, le Cameroun se présente souvent comme l’unique lieu d’approvisionnement ou de transit avec le port de Douala. Les services contribuent ainsi à près de 30 % du PIB, représentant un chiffre d’affaires global de 500 milliards de F CFA. De nombreuses multinationales (hydrocarbures, banques et assurances, transport, biens de consommation, agro-industrieÂÂ) y sont implantées aux côtés de PME locales, qui représentent entre 90 % et 95 % des entreprises déclarées. Du coup, ce potentiel économique (30 % du PIB de la Cemac, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) utilise nécessairement des compétences spécifiques qu’il faut, parfois, aller chercher au-delà des frontières.
C’est ainsi qu’on ira recruter « des personnes à la fois proches culturellement mais affranchies des contraintes liées à l’environnement national et de ses travers », analyse Serge Krou. Il est donc « normal » que les dirigeants qui tiennent certaines fonctions sensibles ne viennent pas directement du pays afin de mieux résister aux pressions sociales et politiques, confie Assan Kaba, directeur d’exploitation de la banque Standard Chartered. « Ces cadres peuvent par exemple plus facilement engager des politiques de réduction des coûts », précise Alex Siewe, directeur de la communication chez AES-Sonel. Francophones pour la plupart, les ressortissants de l’Afrique de l’Ouest répondent à merveille à ce cahier des charges. « Mieux, ils sont habitués aux rapports difficiles avec l’administration, les douanes et le fisc notamment », ajoute Gabala de Nestlé.

Se remettre en question

Le Cameroun a également tiré profit des difficultés de la Côte d’Ivoire, qui a longtemps été une économie prospère et qui avait développé, localement, un vivier de talents. Du coup, après le déclenchement de la guerre en septembre 2002, la partition du pays et le recul de l’économie qui s’est ensuivi, un double phénomène s’est produit. Certaines sociétés ont délocalisé leur siège et unités de production sur Dakar ou Lagos mais aussi sur Douala, et sont venues avec leurs cadres formés et immédiatement opérationnels. Deuxième phénomène : un bon nombre de jeunes diplômés et de cadres ivoiriens ont été contraints à l’exil pour travailler et trouver des postes conformes à leurs formations, profils et compétences.
« Ces gens sont ouverts, profondément ancrés à une sorte de culture mondiale où l’on comprend vite que l’on a besoin des autres pour s’enrichir et exister », se réjouit le directeur général de La Citoyenne Assurances, Protais Ayangma, particulièrement sévère à l’égard de ses compatriotes, « habitués qu’ils sont à rester chez eux, à se montrer suffisants, à ne pas comprendre que le monde bouge et qu’il faut aller ailleurs se mesurer à la concurrence ». Faux, répliquent Laissa Mouen, directeur des investissements chez UBA-Cameroun, et Bouba Kaélé, manageur dans le département marketing de MTN : « Les Camerounais sortent, et beaucoup. » « C’est la preuve qu’ils sont bien formés, assure pour sa part Martin Abega, secrétaire exécutif du Groupement interpatronal du Cameroun (Gicam). Nous sommes en quelque sorte victimes de nos qualités : les jeunes diplômés ne sont pas absorbés par le marché de l’emploi local, limité qualitativement et quantitativement. » En conséquence de quoi, beaucoup ont fait le choix de l’expatriation, laissant le champ libre à d’autres. « Rappelons que pendant longtemps les Camerounais ont été privés d’accès à des postes décisionnels de haut niveau, du moins dans la plupart des entreprises privées », se souvient Siewe, qui dirige la communication d’AES-Sonel après avoir fait un bon bout de chemin en France.
L’autre explication concerne évidemment le système universitaire, presque exclusivement tourné vers l’administration et les ministères. Les écoles supérieures formant les cadres dont a cruellement besoin le secteur privé sont rares au Cameroun. L’Université catholique de Yaoundé, l’Essec de Douala (commerce et marketing), l’École polytechnique de Yaoundé, le Centre universitaire des sciences de la santé (CUSS) pour la médecine et l’école de journalisme (Esstic) paraissent bien isolés dans un pays de 18 millions d’habitants, dont 41 % ont moins de 15 ans. Autant de raisons qui amènent Philippe Jacoudet, directeur général du cabinet de recrutement ARDH, à dire que les Camerounais doivent changer s’ils veulent résister. « Du fait de la mondialisation et de l’ouverture des frontières, le marché de l’emploi est devenu très concurrentiel. Personne n’est protégé, y compris chez soi », conclut-il.

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